Mook Mars

© ESA/NASA

Thomas Pesquet sera le premier Européen à voyager à bord de la capsule de SpaceX. Décollage prévu pour la MissionAlpha au printemps 2021

Notre collaborateur, Jérémy Rabineau s’est entretenu longuement avec Thomas Pesquet pour évoquer avec lui son premier séjour dans l’ISS. Voici un extrait du long interview publié dans le premier numéro du mook MARS.

Jérémy Rabineau : Que ce soit au travers de vos publications sur les réseaux sociaux ou bien de vos nombreuses apparitions dans les médias, vous avez pu partager votre vie et votre métier avec, certainement, un public plus large que n’importe quel astronaute européen auparavant. Vous avez notamment à cœur de partager qu’être astronaute n’empêche pas de rester quelqu’un comme tout le monde. Judoka depuis tout petit, joueur de saxophone… En quoi ces aspects, qui peuvent paraître moins caractéritiques d’un astronaute dans l’imaginaire commun, aident au quotidien sur Terre et dans l’espace ?

Thomas Pesquet : Il s’agit comme toujours d’une combinaison de facteurs. Il est évident qu’il faut être sportif pour être astronaute. On en a besoin pour résister aux accélérations du décollage, de l’atterrissage, ou encore pour les sorties en scaphandre, qui sont très éprouvantes. L’intérêt de la musique est certainement moins évident à première vue, mais il faut voir cela comme un lan-gage. La musique est un ensemble de règles qui permettent de s’exprimer de manière correcte et je pense qu’elle est d’une grande aide pour apprendre les langues étrangères. Pour pouvoir voler dans l’espace, il a fallu que j’apprenne le russe. Il y a donc des bénéfices immédiats.

Mais je pense que ces aspects marquent plutôt un état d’esprit : il faut avoir envie d’apprendre toujours plus pour être astronaute. Il ne faut pas se contenter de ce que l’on vous pose sur un plateau tous les jours, mais aller chercher en permanence un peu plus loin et se lancer des défis. C’est dans ce contexte-là que les affinités qui ne sont pas nécessairement académiques ou professionnelles permettent de développer ce que les Américains appellent les soft skills : la capacité de travailler en équipe, de bien communiquer, de pouvoir être un meneur, mais aussi de pouvoir être un suiveur quand la situation l’exige. Ce que cela prouve finalement, c’est que le métier d’astronaute requiert un spectre d’intérêts et de compétences très large. On ne recherche pas le meilleur pilote d’acrobaties du monde ou l’expert mondial en physique nucléaire. Mais il faut être capable de réaliser beaucoup de choses à un niveau acceptable et de ne pas avoir de trou dans sa raquette.

Jérémy Rabineau : C’est certainement en cela que l’image des astronautes a été faussée jusqu’à présent, notamment par les films qui laissent souvent sous-entendre que ce sont des super-humains. Mais même si l’on en demande beaucoup aux astronautes, ils ne peuvent pas être les meilleurs dans tous les domaines, n’est-ce pas ?

Thomas Pesquet : En effet, en plus d’être impossible, c’est même contradictoire. La réalité est que si l’on veut être champion olympique, virtuose en musique ou, de manière générale, si l’on veut être le meilleur dans son domaine, alors il faut y dédier l’intégralité de son temps, tous les jours. Or, cela n’est évidemment pas compatible avec la nécessité d’avoir

un niveau acceptable dans une large palette de compétences. Quoi qu’il en soit, je pense que personne n’est super-humain. Même les gens qui semblent l’être sont finalement comme tout le monde : ils sont de mauvaise humeur quand ils rentrent chez eux le soir

et râlent dans les embouteillages. Il se trouve que, dans le métier d’astronaute, il y a beaucoup de filtres à l’entrée, puisqu’il faut par exemple une excel-lente vue, une audition et une dentition parfaite, etc. Mais cela ne fait pas de nous des êtres fondamentalement diffé-rents du reste de la population.

Jérémy Rabineau : On voit que l’Europe se lance à présent dans la conquête de la Lune, avec les États-Unis notamment. Si l’on en croit les plannings annoncés, on pourrait voir un astronaute européen sur la Lune dès la fin des années 2020. Est-ce que c’est le genre de chose auquel vous pensez souvent ? Comment se prépare-t-on

à cette éventualité historique ?

Thomas Pesquet : Pour le moment, il est difficile de me projeter si loin, parce que beaucoup de développements sont encore néces-saires. Je n’y pense certainement pas tous les matins en me rasant, mais tout de même relativement souvent, puisque cela fait partie de mon travail à l’ESA, quand je ne suis pas en entraînement. Je travaille sur des projets d’ingénierie et notamment celui du Gateway en orbite lunaire1, qui est la prochaine étape de l’être humain dans l’espace. Avec mes collègues astronautes, nous essayons d’apporter le regard de l’équipage, afin que ce projet ait toutes les chances d’être réalisé. Grâce à l’ISS, nous avons déjà développé et allons continuer de développer des connaissances, des manières de faire et du matériel qui nous permettront bientôt d’aller vers la Lune de manière plus durable, par rapport aux missions Apollo. Si tous les éléments sont en place et qu’il y a une volonté politique, comme cela semble être le cas, alors évidemment nous lève-rons tous la main pour partir. Il faudra alors choisir et ce ne sera pas à moi de le faire… Sinon, j’aurais ma petite idée ! (Rires)

Illustration d’entête : © ESA/NASA

Mook Mars - N°01 aux Editions Weyrich

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